Mariage et vie consacrée : quels rapports ?
3 février, 2013   //   Par :   //   interventions, societe / culture   //   Les commentaires sont fermés.   //   5932 Vues

Voici le texte de ma conférence donnée lors d’une soirée intitulée « Des Témoins pour le mariage », le jeudi 31 janvier dernier à la veille de la fête de la vie consacrée (2 février).

Il est toujours surprenant de demander à un prêtre de s’exprimer sur le mariage et encore plus surprenant d’essayer de creuser la thématique « mariage et vie consacrée ». Et je voudrai ici faire trois petits préalables :

  • j’ai fais le choix de parler de l’apport de la « vie consacrée » au mariage et non l’inverse. Qu’est-ce que des hommes et des femmes consacrés à Dieu peuvent apporter aux couples ?
  • Je vais présenter une belle figure de la vie consacrée, mais je ne nie pas que, dans l’Église, cette réalité est aussi blessée par le péché des uns et des autres. Mon propos paraitra donc « idéaliste » aux yeux de certains.
  • Enfin, le terme « vie consacrée » est ici à entendre au sens large et non pas un sens strictement canonique (c’est ici l’enseignant en droit canonique qui parle !).

Je voudrai aussi rappeler deux choses qui ne sont plus si évidentes : d’une part, que l’homme n’est pas un animal comme les autres ; et d’autre part que le mariage n’est pas un acte individuel. Il est un acte sociétal. Ces deux points marquent, d’ailleurs, le changement profond de conception qu’opère « le mariage pour tous » par rapport au mariage chrétien.

Je n’arrêterai pas sur la mentalité individualiste ici, mais il y aurait beaucoup à dire. Rappelons simplement que depuis des années, la conception même de la réalité sociale a changé. Nous en faisons tous le constat plus ou moins amer : le poids de la société baisse de plus en plus quand l’individualisme progresse dans les consciences et dans les cœurs. Ainsi, aujourd’hui, le législateur n’est plus d’abord compris comme le garant d’une nation et d’un bien commun, mais comme le garant des droits et devoirs individuels ; le garant de ma liberté individuelle ! Or, le mariage, dans une conception traditionnelle, pour ne pas dire judéo-chrétienne, n’est pas seulement un acte individuel, mais un acte du bien commun ! Et c’est là tout le divorce d’avec les mentalités actuelles.

L’homme ou la femme consacrée à Dieu, dans un état de vie reconnu et public évidemment, témoigne au monde et à la société que nous ne sommes pas que des individus superposés. Le mariage, dans sa conception chrétienne, se conçoit comme se recevant de la société qui le protège et le garde, comme le lieu d’une révélation de ce que Dieu dit à l’homme sur son être et son essence. L’engagement des consacrés, dans le temps (on ne se consacre pas à Dieu pour un CDD, mais dans un CDI !) témoigne aussi de cette fidélité de Dieu à l’égard de son peuple, mais témoigne aussi au monde que la fidélité et l’engagement sans conditions et sans retour sont de l’ordre du possible et non plus seulement de l’idéal ! Oui, c’est un idéal, mais un idéal possible.

Une humanité décousue : l’homme n’est pas un animal comme les autres

L’homme n’est-il que sentiment et pulsion corporelle ? Se poser la question de l’amour humain, c’est se demander, in fine, si l’homme est fait pour aimer ; et avouons que cette question est loin d’être simple : définir l’amour n’est pas chose aisée. Si l’on faisait un sondage pour définir l’amour, à quoi arriverions-nous ? Chacun l’expliquerait à sa manière : par les sens corporels, ou en le décrivant comme un sentiment, une sensation, une attirance. L’amour est d’abord compris comme ce ressenti « qui fait chavirer le cœur », comme diraient les romantiques. Certains, plus axés sur l’intelligence, le désigneront par des termes comme le partage, l’attrait intellectuel (on se trouve des intérêts communs), une certaine recherche de la vérité commune. À travers cette intelligence, on va aussi voir l’amour comme le don de soi, l’oubli de soi : les consacrés n’en sont-ils pas de bons témoins ? D’autres encore, ne nous voilons pas la face, le verraient aussi comme la sexualité (avec cette bonne formule de la langue française « on fait l’amour ») ou son expression, malheureusement – oserai-je le dire – première.

En quoi le ou la consacré(e) rejoint-elle ces définitions de l’amour ? Est-ce bien ainsi que l’on définit l’amour ? Pour le préciser davantage, il nous faut revenir quelque peu à ce qu’est l’homme profondément. Actuellement, nous faisons certaines dichotomies : nous séparons les différents aspects de nos vies comme la vie affective, familiale, le travail, les loisirs, comme si les uns et les autres n’avaient aucun lien. Mais nous séparons aussi notre vie intellectuelle, notre vie sentimentale, notre vie sexuelle ; là aussi comme si les uns et les autres n’avaient aucun lien. Nous avons en fait tendance à « animaliser » l’homme. Nous le définissons comme un animal qui a des passions, des pulsions, des ressentis, un affect. Mais nous oublions l’essentiel.

Parler de l’amour et de la beauté de ce dernier y compris dans son aspect charnel qu’est la sexualité nécessite de parler de ce qui fonde notre humanité : l’homme a une intelligence et une volonté, qu’il coordonne avec son corps. Réduire l’amour et la sexualité à une pulsion corporelle, à un seul affect, reviendrait tout simplement à animaliser l’homme. Et ce serait oublier que ce dernier a beau avoir un corps, il n’en pas moins un cerveau qui le commande et un cœur qui le conduit. Nous gagnerons toujours à humaniser nos corps, sans répondre, par l’immédiateté, à la moindre de nos pulsions. Nos corps n’ont pas leur autonomie propre. Je mange et je bois quand je le décide. Mon affectivité, elle aussi, sera donc soumise à une certaine volonté et une certaine intelligence ; à ma volonté et mon intelligence.

Nos corps vivent et agissent avec notre tête et notre cœur, nous ne pouvons pas le nier. Notre corps vit avec la spiritualité aussi. Autrement dit, nous ne vivons nos sens qu’à travers notre esprit et notre intelligence, notre vie spirituelle, et jamais de manière purement corporelle, de manière purement affective, comme on tendrait à nous le faire croire aujourd’hui. Notre intelligence et notre cœur nous transportent plus loin que la simple perception elle-même ; et un plaisir sensible contiendra toujours une joie spirituelle, une joie autre et cachée (cf. Fabrice HADJADJ, La profondeur des sexes. Pour une mystique de la chair, éd. Seuil, Paris, 2008). En cela, nous sommes humains et nous rejoignons Dieu aussi.

Chez l’homme, tout ce qui est physique est aussi spirituel, au sens de l’esprit avec toutes ses composantes. Contrairement à Nietzche qui pensait que « je suis corps tout entier et rien au-delà », il paraît évident que l’homme n’est justement pas réduit à sa corporéité, mais que, justement, dans chacun de nos affects, notre intelligence et notre volonté ont leur mot à dire. Et en fait, moins la vie de l’homme est spirituelle, moins elle sera véritablement physique, humaine, dans tous les sens du terme. Les consacrés, par leur présence spirituelle au monde, par la consécration de tout leur corps aussi, rappellent donc aux hommes, aux couples, ce besoin de spiritualité. Et en leur témoignant de ce besoin de spiritualité, ces consacrés leur permettent donc d’être plus humain, plus unifié dans leur vie (dans toutes ces composantes). Les consacrés participent donc à cet épanouissement. Ils témoignent de Dieu ; mais ils témoignent aussi d’une humanité réconciliée avec elle-même et avec la nature, en adéquation, paradoxalement peut-être, avec leur célibat !

Dans cette société marquée comme la nôtre par une anthropologie balbutiante, aléatoire, et même faussée, l’engagement à vivre des conseils évangéliques de chasteté, de pauvreté et d’obéissance est une réponse aux maux de notre temps, comme elle l’a toujours été au long des siècles. Face à l’homme en mal de désirs charnels, d’avoir et de pouvoir, ces trois conseils évangéliques sont comme le remède que Dieu propose à l’homme (et pas seulement aux chrétiens) pour être véritablement homme. Il ne s’agit pas tant de réfréner ses désirs, mais il s’agit plutôt d’orienter ses désirs sur de nouveaux chemins, en les inscrivant à l’intérieur même du chemin de la donation à ses frères et à Dieu : l’homme est fait pour se donner.

Alors que l’homme est entré un monde de frénésie sentimentale, le témoignage des conseils évangéliques le libèrent en orientant ses désirs – de manière positive – vers d’autres réalités : celles du Ciel. Ils entrainent l’homme sur un chemin de liberté alors que ce monde tend à l’enchaîner dans des pulsions jamais assouvies totalement. Une mauvaise compréhension de la liberté, communément admise aujourd’hui, est ainsi perçue comme opposée à cet engagement de vie consacrée. Or, bien au contraire, les vœux manifestent la liberté suprême de l’homme qui peut s’engager et se donner à Dieu.

415d4dad27ce3a80f2aa2b06c912abce

Il en va du rapport de l’homme aux biens (pauvreté), à autrui (la chasteté), et à son destin (l’obéissance) : l’homme est une liberté à même de ne pas se laisser emprisonner. Et dans ce témoignage de la vie consacrée, l’homme est rendu à ce manifestation véridique. Ayant la capacité d’être dans un rapport de liberté, l’homme peut donner un autre sens aux choses et aux autres, que le seul sens d’assouvir ses besoins. Nous retrouvons le sens spirituel, « l’engagement spirituel », la joie spirituelle, dont nous parlions précédemment : si cette liberté de sens et de rapport est en fait le fondement de son humanité même, elle est aussi comme au fondement de la vie consacrée.

Un idéal à poursuivre

C’est peut-être un idéal difficile à atteindre. Mais la prise en compte du vécu, de l’histoire des couples, de leurs souffrances, de leurs blessures et de leurs difficultés ne sera jamais une raison suffisante pour considérer que l’idéal est inaccessible. Ce n’est pas parce que quelque chose est difficile à atteindre qu’il n’est pas bon en soi. Il faut garder en mémoire et dans son cœur le but, cet idéal et cheminer pour y arriver. Les consacrés montrent le chemin. Ils ne sont pas les seuls ; mais ils y participent. C’est aussi notre relation à la spiritualité et à Dieu qui est en jeu : est-ce que Dieu a son mot à dire sur ma vie privée ? Ou est-ce que je ne le considère compétent qu’en matière de bonheur pour l’au-delà ? Est-ce que l’amour dont parle Jésus dans l’évangile me concerne dans toutes les dimensions de mon être, y compris conjugal ?

Tout cela peut nous paraître difficile à comprendre, mais il y a d’un côté tout un chemin intellectuel à parcourir, à redécouvrir, de notre tête à notre cœur, pour comprendre que l’argumentation de l’Eglise n’est pas un refus de la modernité, du progrès, une défense archaïque du naturel contre l’artificiel, mais une défense de l’amour humain (corps et âme), de la nature profonde de la personne avec l’idée clef du don total de l’amour qui se manifeste à travers le langage des corps, langage qui est amputé de sa signification profonde quand nos corps vivent comme coupés ou séparés de tout ce qu’est l’homme profondément.

L’appel de Dieu sur le couple tel que l’Église le présente, s’il est plus exigeant, s’appuie sur l’engagement des consacré(e)s qui témoignent que la grâce rends toute chose possible, notamment parce qu’elle va permettre une harmonie plus profonde. Le témoignage des consacré(e)s est, je le crois, l’occasion de faire l’expérience de la grâce de Dieu au sein même de la vie matrimoniale.

P. Cédric BURGUN

Les commentaires sont fermés.