Homélie de Mgr Raffin
samedi 30 mai 2009 par Père Cédric BURGUN
Amis de l’Epoux
Jean-Baptiste est, avec la Vierge Marie, la seule créature humaine dont la liturgie célèbre la naissance terrestre. Les saints en effet sont habituellement fêtés le jour de leur mort, considéré comme leur dies natalis . Au solstice d’été, la naissance de Jean annonce celle de Jésus, le Soleil levant qui vient nous visiter, au solstice d’hiver : six mois séparent donc ces deux naissances.
La mission de Jean-Baptiste est rappelée par plusieurs textes de la liturgie d’aujourd’hui : « Tu as voulu, Seigneur, que saint Jean-Baptiste prépare ton peuple à la venue du Messie » (Collecte) ; « c’est Jésus, dont Jean-Baptiste a préparé la venue en proclamant avant lui un baptême de conversion pour tout le peuple d’Israël » (2ème lecture) ; « il fut, de tous les prophètes, celui qui désigna le Messie, l’Agneau de Dieu » (Préface).
Au témoignage de Jésus, Jean est plus qu’un prophète (Lc 7, 26). Messager qui précède le Seigneur, il inaugure l’Evangile (Ac 1, 22). « Jusqu’à lui, ce furent la Loi et les Prophètes ; depuis lors, le Royaume de Dieu est annoncé » (Lc 16, 16). Prophète sans égal, Jean prépare les voies du Seigneur dont il est le précurseur et le témoin.
L’Eglise et ses ministres – évêques, prêtres et diacres – se retrouvent dans la mission de Jean-Baptiste : n’ont-ils pas eux aussi à préparer la visite du Seigneur sans jamais se substituer à lui ? N’ont-ils pas à imiter sa foi, son humilité, son désintéressement, son courage ? Sans aucun doute ! Mais en même temps, leur mission diffère radicalement de celle de Jean. Jésus lui-même ne l’a-t-il pas déclaré : « Amen, je vous le dis : Parmi les hommes, il n’en a pas existé de plus grand que Jean-Baptiste ; et cependant, le plus petit dans le Royaume des cieux est plus grand que lui » (Mt 11, 11) ? En d’autres termes, le Royaume n’est véritablement inauguré qu’en Jésus et ses disciples et Jean, en dépit de sa grande sainteté, est comme Moïse demeuré sur le seuil. Par ailleurs, l’Eglise et ses ministres ordonnés ne font pas que préparer la venue du Seigneur par l’annonce de la Parole ; à des titres divers, ils représentent aussi le Christ et, avec son autorité, ils sont les intendants de ses mystères. Lorsque le ministre de l’Eglise baptise, confirme et célèbre l’eucharistie, c’est le Christ qui baptise, confirme et célèbre, mais il le fait à travers la personne de son ministre qui, comme l’affirment les théologiens, agit « in persona Christi ». Certes, les ministres de l’Eglise ne sauront jamais assez faire leurs les qualités spirituelles du Précurseur, mais, dans l’exercice de leur ministère, ils le dépassent.
L’un des passages évangéliques les plus significatifs sur le rôle spécifique du précurseur et des apôtres est celui de l’appel des premiers disciples dans le premier chapitre du IVe Evangile : « Le lendemain, Jean-Baptiste se trouvait de nouveau avec deux de ses disciples. Posant son regard sur Jésus qui allait et venait, il dit : ‘Voici l’Agneau de Dieu’. Les deux disciples entendirent cette parole, et ils suivirent Jésus » (Jn 1, 35-37). Non seulement Jean-Baptiste désigne Jésus avec justesse comme l’Agneau de Dieu – l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde, a-t-il dit plus haut (Jn 1, 29) –, mais il détache ses disciples de lui-même pour les attacher à Jésus. André, le frère de Simon-Pierre, était l’un de ces deux disciples : le protoclyte, selon l’appellation byzantine. Alors que les maîtres les meilleurs sont si facilement possessifs, nous ne pouvons qu’admirer le désintéressement de Jean qui n’a d’autre désir que d’attacher à Jésus. Et toute la suite du récit nous montre que la communauté des disciples qui deviendra bientôt celle des Douze se construit par contagion autour du Messie. « Nous avons trouvé le Messie (autrement dit : le Christ) », dit André à son frère Simon et, l’amenant à Jésus, « Jésus posa son regard sur lui et dit : ‘Tu es Simon, fils de Jean ; tu t’appelleras Képha, ce qui veut dire Pierre’ ».Toutes ces notations sont précieuses pour nous. Jean est le maillon choisi par Dieu pour attacher à Jésus ces enfants d’Israël et préparer la constitution du collège apostolique.
L’Evangile ne nous dit pas quels furent les sentiments intimes du Baptiste au moment où ses disciples se séparent de lui. Nous pouvons les imaginer à la lumière d’une autre scène de l’Evangile de Jean qui amène le Précurseur à déclarer : « Vous-mêmes pouvez témoigner que j’ai dit : Je ne suis pas le Messie, je suis celui qui a été envoyé devant lui. L’époux, c’est celui à qui l’épouse appartient : quant à l’ami de l’époux, il se tient là, il entend la voix de l’époux, et il en est tout joyeux. C’est ma joie, et j’en suis comblé. Lui, il faut qu’il grandisse ; et moi que je diminue » (Jn 3, 28-30). Quelle leçon admirable pour nous qui sommes parfois si excessivement attachés à ceux que nous formons, à ceux avec qui nous travaillons, que nous ne savons plus les détacher de nous-mêmes soit pour les conduire au Christ, soit tout simplement pour les faire travailler avec d’autres confrères. Que de petits drames affectifs surviennent dans les milieux d’Eglise parce que les personnes sont inégalement libres face à leurs attachements, au point d’oublier que c’est pour le Christ et son Royaume que nous travaillons en priorité !
Précurseur de Jésus, Jean l’a été jusque dans son martyre. En dénonçant l’adultère d’Hérode, il a rendu témoignage à la vérité, précédant Jésus et ses disciples qui préférèrent la mort à la compromission avec le mensonge.
Chers frères ordinands, puisse la grande figure du Précurseur éclairer et guider votre ministère de diacre ou de prêtre.
Soyez des diacres et des prêtres humbles. Votre vraie grandeur ne vient pas de vous mais de votre appel et c’est un appel à servir humblement vos frères dans l’ordre de la grâce.
Le chemin du Seigneur a besoin d’être préparé dans la société actuelle comme au temps de Jésus, mais il ne peut l’être que par des personnes humbles et remplies de foi et d’amour.
Aimez intensément tous ceux que le Seigneur placera sur votre route. Aimez-les avec délicatesse et compassion, mais ne les attachez pas à votre propre personne : conduisez-les au Christ qui seul peut vraiment combler leur cœur. Plus que jamais, nous en faisons l’expérience, la foi est relation personnelle au Dieu de Jésus Christ. Tant que cette relation n’est pas établie, on ne peut pas véritablement parler de foi. Il nous faut pouvoir dire comme l’apôtre Paul à son disciple Timothée : « Je sais en qui j’ai mis ma foi » (2 Tm 1,12). Permettez au plus grand nombre possible de chrétiens de faire l’expérience des premiers disciples : « Maître, où demeures-tu ? – « Venez et voyez » – « Ils l’accompagnèrent, ils virent où il demeurait, et ils restèrent auprès de lui ce jour-là » (Jn 1, 38-39).
Comme Jean-Baptiste, vous aurez à conduire les hommes à la conversion. D’ailleurs, peut-on les conduire au Christ sans les conduire à la conversion ? La conversion, qui suppose détachement et décentrement de soi, ne se fait jamais sans douleur puisqu’il s’agit de mettre Dieu au centre de sa vie alors que l’on a tendance à s’y installer. La conversion, Jean-Baptiste l’a fort bien résumée lorsqu’il déclarait en parlant de l’Epoux : « Il faut qu’il grandisse, et moi, que je diminue » (Jn 3,30).
Comme Jean-Baptiste, vous aurez à dénoncer les atteintes à la vérité si nombreuses dans notre société, fût-ce au prix de votre vie. Dénoncer les atteintes à la vérité, c’est le plus souvent défendre le droit des pauvres et des exclus, mais c’est aussi s’opposer aux courants culturels qui, de nos jours, dénaturent la vie et la famille et qui, de ce fait, lèsent aussi le droit des pauvres.
Comme Jean-Baptiste, soyez heureux d’être les amis de l’Epoux ! Soyez heureux d’être l’Epoux lorsque le Christ se sert des évêques et des prêtres pour signifier aux chrétiens qu’il est l’Epoux de son Eglise (Ep 5,25).
Frères et Sœurs, vous n’avez pas besoin de prêtres – ministres du culte qui satisfassent vos habitudes et vos besoins religieux, mais de prêtres – amis de l’Epoux, icône de l’Epoux chaste, pauvre et obéissant. Ce sont les prêtres selon le cœur de Dieu qu’il faut ardemment demander dans une humble prière au Maître de la moisson : alors vous serez exaucés.
Frères ordinands, soyez les serviteurs de la joie !
+ fr. Pierre RAFFIN, o.p. évêque de Metz
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Ordination sacerdotale (2007)
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