Lumen fidei ou « l’humilité de la foi »
6 juillet, 2013   //   Par :   //   a chaud, eglise, droit canonique   //   4 commentaires   //   3449 Vues

pape-françoisL’encyclique Lumen fidei est sorti le 5 juillet dernier et c’est vrai qu’elle a la particularité d’avoir été écrite à deux mains : commencée sous le pape Benoît XVI, elle est promulguée par le pape François. C’est original. C’est vrai. Mais certains commentateurs ont eu trop vite fait de ne s’intéresser qu’à cette « bizarrerie » ecclésiastique. On ne leur conseillerait que trop peu de s’intéresser plutôt au contenu de cette lettre ! Pour moi, je vais vous dire, je me fous un peu de savoir quel paragraphe ou quel bout de phrase a été écrite par Benoît, François, ou corrigée par Mgr Untel ou le père Trucmuche. Je laisse ce travail d’exégèse à ceux que cela amusera. Pour ma part, je trouve que l’on perd souvent beaucoup de temps et d’énergie à ce genre de travaux, qui au final ne font pas avancer grand monde.

Et étonnamment d’ailleurs, le pape nous prévient de cela au début de sa lettre : « Ainsi l’homme a-t-il renoncé à la recherche d’une grande lumière, d’une grande vérité, pour se contenter des petites lumières qui éclairent l’immédiat, mais qui sont incapables de montrer la route » (n.3). Ne nous contentons pas de ces petites lumières d’analyse et allons au cœur des choses : Lumen Fidei nous faire un chemin bien intéressant. Pour entrer dans le chemin de la foi, il faut savoir écouter : « la foi est liée à l’écoute » (n.8).

Or, écoutons-nous vraiment ? Combien, trop souvent, nous plaquons sur l’autre le discours que nous croyons entendre de lui. Je suis toujours particulièrement frappé de voir ce que les gens croient savoir du discours de l’Eglise. On croit savoir ce qu’elle dit.

Mais que dit-elle vraiment ? La foi est écoute car elle est la disposition humble du cœur qui veut apprendre, comprendre, aimer d’un autre.

« Nous comprenons alors que l’idole est un prétexte pour se placer soi-même au centre de la réalité, dans l’adoration de l’œuvre de ses propres mains. Une fois perdue l’orientation fondamentale qui donne unité à son existence, l’homme se disperse dans la multiplicité de ses désirs. Se refusant à attendre le temps de la promesse, il se désintègre dans les mille instants de son histoire » (n.13).

Et plus loin, le pape d’éclairer notre conscience collective :

« J.J. Rousseau se plaignait de ne pas pouvoir voir Dieu personnellement : «Que d’hommes entre Dieu et moi ! »; Est-ce aussi simple et naturel que Dieu ait été chercher Moïse pour parler à Jean-Jacques Rousseau ? À partir d’une conception individualiste et limitée de la connaissance, on ne peut comprendre le sens de la médiation, — cette capacité à participer à la vision de l’autre, ce savoir partagé qui est le savoir propre de l’amour. La foi est un don gratuit de Dieu qui demande l’humilité et le courage d’avoir confiance et de faire confiance, afin de voir le chemin lumineux de la rencontre entre Dieu et les hommes, l’histoire du salut. » (n.14).

Entrer dans cette humilité c’est accepter que quelqu’un d’autre nous guide, nous donne une parole. Or, « dans de nombreux domaines de la vie, nous faisons confiance à d’autres personnes qui ont des meilleures connaissances que nous. Nous avons confiance dans l’architecte qui construit notre maison, dans le pharmacien qui nous présente le médicament pour la guérison, dans l’avocat qui nous défend au tribunal. Nous avons également besoin de quelqu’un qui soit digne de confiance et expert dans les choses de Dieu. Jésus, son Fils, se présente comme celui qui nous explique Dieu (cf. Jn 1, 18) » (n.18). L’humilité nécessaire pour écouter l’autre, entrer dans les dispositions de son intelligence et de son cœur est requise pour la foi. Il nous faut ces mêmes dispositions vis-à-vis du Christ, et donc vis-à-vis de l’Eglise.

Récemment, il y eu un court débat concernant un article de mon blog concernant la franc-maçonnerie. On a cru que je m’opposais à la liberté de conscience ; mais là n’était pas le problème. Je soulevais simplement la question : quand on est croyant au Christ, comment peut-on croire que la foi peut supporter d’être un acte individuel et personnel en opposant à l’Eglise une liberté absolue de conscience ? Celle-ci ne doit-elle pas être éclairée ? Peut-on parvenir seul au mystère du Christ et de Dieu lui-même ? A son unique vérité ?

Le Pape le rappelle clairement : la foi est ecclésiale ou elle n’est plus équilibrée ! « Les chrétiens sont « un » (cf. Ga 3, 28), sans perdre leur individualité, et, dans le service des autres, chacun rejoint le plus profond de son être. On comprend alors pourquoi hors de ce corps, de cette unité de l’Église dans le Christ, de cette Église qui — selon les paroles de Guardini — « est la porteuse historique du regard plénier du Christ sur le monde »,la foi perd sa « mesure », ne trouve plus son équilibre, l’espace nécessaire pour se tenir debout. La foi a une forme nécessairement ecclésiale, elle se confesse de l’intérieur du corps du Christ, comme communion concrète des croyants » (n.22). Sinon, nous dit-il encore, elle en deviendrait un « fait privé, une conception individualiste, une opinion subjective« , mais au contraire la foi « naît d’une écoute et elle est destinée à être prononcée et à devenir annonce » (n.22).

Entrer dans cette vérité de la foi, c’est donc entrer dans l’Eglise, dans un corps, dans une famille. C’est sortir du relativisme ambiant pour se laisser interpeler au sujet de ce nous vivons et croyons : y a-t-il une Vérité, avec un grand V, ou chacun a-t-il la sienne ? Dans cette dernière hypothèse, je suis bien obligé de reconnaître qu’il y aura des vues divergences certes mais bien souvent opposée et contradictoire qui, en bonne logique, ne peuvent coexister. « La vérité aujourd’hui est souvent réduite à une authenticité subjective de chacun, valable seulement pour la vie individuelle. Une vérité commune nous fait peur, parce que nous l’identifions avec l’imposition intransigeante des totalitarismes. Mais si la vérité est la vérité de l’amour, si c’est la vérité qui s’entrouvre dans la rencontre personnelle avec l’Autre et avec les autres, elle reste alors libérée de la fermeture dans l’individu et peut faire partie du bien commun » (n.34).

Le bien commun est peut-être ce dont nous avons perdu le plus le sens ces derniers temps. Plus que jamais nous enfonçons nos sociétés occidentales dans un individualisme primaire où chacun devrait pouvoir vivre ce qu’il veut. La foi fait partie du bien commun parce qu’elle fait partie de l’existence de l’homme, de sa vie, et de sa fin. Or, nous dit le pape, « en invitant à l’émerveillement devant le mystère du créé, la foi élargit les horizons de la raison pour mieux éclairer le monde qui s’ouvre à la recherche scientifique. » C’est elle qui éclaire notre vivre ensemble et la véritable fraternité à laquelle nous sommes appelés : c’est elle, la « vraie racine de la fraternité » (n.54) parce qu’elle nous met sous un « Père commun » (n.54).

Et le pape de citer un poète :

« Quand la foi diminue, il y a le risque que même les fondements de l’existence s’amoindrissent, comme le prévoyait le poète Thomas Stearns Elliot : « Avez-vous peut-être besoin qu’on vous dise que même ces modestes succès /qui vous permettent d’être fiers d’une société éduquée / survivront difficilement à la foi à laquelle ils doivent leur signification ? ». Si nous ôtons la foi en Dieu de nos villes, s’affaiblira la confiance entre nous. Nous nous tiendrions unis seulement par peur, et la stabilité serait menacée. » (n.55).

Notre raison ne sera jamais en contradiction avec la foi si l’une et l’autre cheminent de concert. Or, à se croire toute puissante, à croire qu’elle peut posséder le créé, le contrôler, le modifier à outrance, la raison ne s’émerveille plus mais en devient orgueilleuse. Le pape François, en cette encyclique, nous invite tout particulièrement à l’humilité devant la foi qui se reçoit et se cherche, devant la raison invitée à entrer en dialogue et en écoute. C’est toute notre vie qui est éclairée par la foi et le pape fait un merveilleux détour pour en éclairer différents plans. La citation de ce poète sur la fierté de nos sociétés est très éclairante et nous interpelle : notre monde occidental s’enferme progressivement dans la fierté qu’il a de lui-même en ayant coupé l’arbre de sa racine. Que la poursuite de la lecture de cette belle encyclique, cet été, nous fasse grandir en ce chemin d’écoute et nous soyons de vrais chercheurs de Dieu et de nos frères, pour servir le bien commun.

P. Cédric BURGUN +

Pour télécharger l’encyclique du Pape François, c’est ici !

4 commentaires pour “Lumen fidei ou « l’humilité de la foi »”
  • gershom leibowicz
    8 juillet 2013 -

    Si je partage ce qui dans ce commentaire appelle à l’humilité de la foi , je reste cependant dubitatif sur ce qui me parait être des raccourcis réducteurs.
    -L’écoute humble » vis à vis du Christ et donc vis à vis de l’Eglise ». Entièrement d’accord avec vous si l’Eglise est considérée comme « le peuple de Dieu « pour reprendre la définition de »Lumen Gentium », sur ce qu’elle vit ici et maintenant au souffle de l’Esprit et qui ne peut être réduit au seul discours juridique et hiérarchique du Magistère . Celui ci en est une composante certes importante mais on ne peut comme vous le fîtes dans votre article sur Pascal Vesin limiter l’Eglise à son seul magistère et son discours au seules normes objectives du droit canon.

    -Dire qu’il existe une Vérité et ne pas sombrer dans le relativisme n’implique pas obligatoirement d’en déduire que d’aucuns auraient le monopole de cette Vérité et seraient propriétaires de son expression.Comme le dit aujourd’hui dans « la croix «  »Christoph Théobald cette encyclique se réfère aussi à une foi cheminante plutôt que doctrinale.
    Ne sous estimez vous pas un peu ces aspects de notre foi dans votre expression sur votre blog?

    • Père Cédric
      19 juillet 2013 -

      Je ne réduis pas l’Eglise au seul discours juridique et hiérarchique du Magistère et suis d’accord : l’Eglise est « peuple de Dieu » selon Lumen Gentium. Et j’insiste régulièrement sur le sensus fidei fidelium ! Mais cette foi a besoin d’une régulation : cf. le concile de Jérusalem ! C’était déjà le « cirque » à l’époque à cause de positions différentes prises par les uns et les autres. La notion de « peuple de Dieu » signifie pas une auto régulation ou je ne sais quoi d’autre encore. Les normes du droit canonique sont au service de cette régulation. L’Eglise toute entière marche dans l’unique Vérité qu’est le Christ. Ses pasteurs, et notamment le Pape et les évêques, essaient de la conduire.

      • gershom leibowicz
        19 juillet 2013 -

        Merci de votre réponse . D’accord avec vous sur le fait que l’Eglise envisagée comme peuple de Dieu n’implique pas une auto régulation , ni une remise en cause des institutions écclésiales existantes. Mais qu’elle place est elle concrètement laissée dans les institutions à l’expression du sensus communis fidélium ?Les conclusions des synodes diocésains sont écrites à l’avance, et les questions formulées en fonction de la réponse attendue et l’expression des baptisés dans les conseils paroissiaux ou épiscopaux est strictement encadrée. N’y a t il pas dans les modalités de fonctionnement de ses structures des pistes de progrès pour que l’expression du sensus communis fidélium soit autre chose qu’un voeu .. pieux?

  • Jean
    18 juillet 2013 -

    Bonjour
    je viens de lire votre article sur le mariage civil et je vous approuve à cent-pour-cent….
    Sincèrement
    Jean