« Schuman, homme prophétique à contre-courant ! »
10 septembre, 2014   //   Par :   //   interview, schuman, europe   //   Les commentaires sont fermés.   //   1928 Vues

Je publie ici une interview réalisée par l’équipe de Cahiers libres au sujet du procès de béatification de Robert Schuman. Elle a été publiée il y a une semaine ici.

 

1 – Mon père, vous avez été désigné Président de l’Institut Saint Benoît. Cet institut soutient notamment le procès en béatification de Robert Schuman, le fondateur de l’Union européenne. Où en est actuellement le procès ?

Le procès en béatification est dans sa phase « romaine ». La phase diocésaine a été conclue il y a une dizaine d’années ; maintenant, le postulateur, le Père Bernard ARDURA, Président du Conseil Pontifical pour les Sciences Historiques, travaille en étroite avec le Vice-Postulateur, le Chanoine Joseph JOST, prêtre du diocèse de Metz, à la rédaction du document qui établira que le serviteur de Dieu Robert Schuman a vécu les vertus chrétiennes de manière héroïque. Ce document est très bien avancé, mais il n’est pas terminé. Une fois reçu et accepté par la Congrégation des Saints, et suite à ce document, le pape publie un décret qui donne au candidat à l’honneur des autels le titre de « vénérable ». En parallèle, une autre procédure doit être engagée : la reconnaissance canonique d’un miracle dû à l’intercession du futur bienheureux.

2 – C’est très audacieux de porter la béatification d’un homme politique, qui plus est du fondateur de l’Union européenne à l’heure où celle-ci est très critiquée. Quel est selon vous l’enjeu d’une telle béatification ?

Pourquoi audacieux ? Canoniser un laïc engagé dans les affaires temporelles de la Cité n’est-il pas dans la droite ligne du Concile Vatican II ? Ce qui est audacieux, sans doute, c’est de béatifier le fondateur de la Communauté Européenne, à l’heure où celle-ci est plus que critiquée et en certains points, critiquables. L’enjeu d’une telle béatification est multiple. Tout d’abord montrer que la sainteté est possible pour les laïcs engagés dans le monde. Trop souvent, les chrétiens pensent que pour être saint, il faut être prêtre, religieux ou religieuse, ou, si l’on est laïc, avoir donné sa vie pour l’évangélisation du monde ou le service des plus pauvres à l’autre bout du monde. Robert Schuman a été un humble étudiant, avocat, puis député. Pendant la 2de guerre mondiale, refusant toute forme de collaboration, il s’est enfui et a dû se cacher dans des monastères, partageant la vie simple des moines qui l’accueillait. Il a été ensuite appeler aux plus hautes fonctions ministérielles : ministre des Finances, des Affaires étrangères, et même Président du Conseil (nous sommes sous la IVe République).

Un autre enjeu, me semble-t-il, est de « réhabiliter » la mission politique. Aujourd’hui, et pour causes, les hommes et les femmes politiques, en France, n’ont pas bonne presse. L’image qu’ils renvoient est désastreuse et décourage bon nombre de s’engager. Béatifier Robert Schuman montrerait deux choses : l’engagement d’un chrétien en politique est possible, et même nécessaire aujourd’hui encore ! Les chrétiens ne peuvent pas déserter ce terrain de l’engagement. Bien souvent, on me renvoie l’argument que c’est « dangereux » et qu’il y a trop de risque à corrompre sa conscience et la vérité.

Quel est l’engagement chrétien que ce soit en Europe ou dans le monde général ? Les chrétiens doivent regarder la société en face, telle qu’elle est et non pas telle que nous la rêverions. La grande tentation des chrétiens est de vivre repliés sur eux-mêmes et sur leur communauté ; et l’un des antidotes est de se confronter au monde, réellement, vraiment, efficacement. Bref, être « dans le monde, sans être du monde » (cf. Jn 17, 5-6). Il nous faut combattre, en nous, l’illusion du confort d’un monde convaincu.

F. HADJADJ nous met en garde contre deux illusions : celle d’un monde qui procurerait aux chrétiens le confort nécessaire pour l’annonce de la bonne nouvelle, ou alors, à l’opposé, un monde qui serait particulièrement résistant à cette annonce. Est-ce que le monde, l’Europe, est plus spécialement résistant à cette annonce, à cette action chrétienne, au message du christianisme, aujourd’hui plus qu’hier, à l’époque de Schuman ? La logique est simple : si le monde a besoin d’être sauvé, c’est qu’il est perdu au départ. Si je suis appelé à annoncer au monde cette bonne nouvelle, si je suis appelé à m’y engager, c’est qu’au départ, il en a besoin et qu’il court à sa perte. La miséricorde de Dieu révèle toujours notre misère et surtout mon incapacité à me sauver moi-même. Bref, ne nous étonnons pas de l’état du monde : il n’a pas encore reçu la bonne nouvelle ! Souvent, nous nous étonnons, nous nous offusquons de l’état du monde et nous le prenons comme prétexte de notre non-engagement … alors que ce doit être justement la cause première de notre engagement. L’état de l’Europe sera donc la condition première de notre engagement et non le prétexte de nos fuites ! Là est le témoignage de Schuman aussi : l’état de l’Europe, à son époque, était désastreux avec le risque avéré d’une troisième guerre mondiale. Comme chrétien, il s’est posé cette question : que puis-je faire pour améliorer, autant que faire se peut, le sort de mes frères en humanité ?

3 -Quel message retenir de Robert Schuman pour nous, citoyens et chrétiens du XXIe siècle ?

L’audace et le courage de la vérité dans toutes ses composantes ! C’est ce dont nous manquons le plus. « J’aurai pu être prêtre, a dit Robert Schuman. Dans ce cas, pendant la guerre, j’aurai été aumônier. Mais en définitive, j’ai choisi d’aider les athées à vivre (fraternellement) plutôt que (d’aider) les chrétiens à mourir. » Schuman a été cet homme prophétique, qui, à l’écoute du Christ, n’a pas eu peur d’aller à contre-courant et a proposé ce projet, impensable à l’époque, de la construction européenne et de la paix. Alors que l’Europe connaît des périodes de conflits et de guerre depuis le traité de Verdun en 843, voilà qu’elle connaît aujourd’hui une période de paix de plus de 60 ans. Au regard de l’histoire, vous me direz que ce n’est rien. Mais nous n’avons jamais eu, sur le continent européen, une période aussi longue de paix … alors oui, Schuman aurait pu être prêtre, mais plutôt que d’aider des chrétiens à vivre et à mourir, comme il le dit avec un peu d’humour, il a préféré aider les athées à vivre fraternellement. En vous disant cela, je vous expose d’emblée mon propos et l’engagement que réclame l’Europe aujourd’hui, et particulièrement aux chrétiens. Mais – parce qu’il y a un « mais » évidemment ! – si l’Europe est aujourd’hui une espérance pour les nations et pour les peuples, pour ceux qui y ont trouvé et fait leur place, comment ne pas voir qu’elle est souvent le lieu de la désillusion et de l’hésitation ? Mais loin d’entrer dans une mentalité émotionnelle – qui est l’apanage de nos sociétés modernes – il nous faut entrer dans une rationalité de l’espérance, comme le dit Émile Poulat : « aucune fatalité historique ne préside à la construction de l’Europe – pas plus qu’aux lois de marché – et l’avenir reste largement ouvert, voire imprévisible. En revanche, on peut penser (que l’Europe) est une nécessité à partir du moment où, par un choix politique, une logique de paix l’emporte sur une logique de guerre ». Veut-on réellement se mettre au service de la Cité et de nos frères ? Oui, c’est possible et il nous faut cette audace et ce courage.

4 – Robert Schuman se situait comme démocrate-chrétien. Quel est l’avenir de cette famille de pensée ?

Il y a bien évidemment – et personne n’en doutera – un lien originel entre démocratie chrétienne et doctrine sociale de l’Église ; et il est important de rappeler ici que l’Église a, depuis, largement encouragé le système démocratique[1].

Tous les historiens s’accordent à établir l’origine du mouvement de démocratie chrétienne dans la Doctrine sociale de l’Église. La première grande encyclique, Rerum novarum, a sur ce point toujours marqué le point de départ de l’engagement social des chrétiens face à une société en pleine mutation économique, industrielle, sociale, etc. La démocratie chrétienne se voulait, au départ, être la mise en œuvre des encycliques sociales, mais dans les contextes historiques fragilisés que nous avons brièvement évoqués. « Elle proposait une troisième voie, entre libéralisme et socialisme, en renvoyant dos à dos l’économie capitaliste, fondée sur le déploiement sans contrôle de l’initiative individuelle et les lois de marché, et le collectivisme qui abolit la propriété individuelle tenue pour responsable du désordre économique et de l’exploitation de l’homme[2]. »

Graves de communi de Léon XIII pose les fondements de la démocratie chrétienne – et c’est ainsi qu’il faut le lire. Le pape pose d’ailleurs la question lui-même : « quel doit être le but de la démocratie chrétienne ? (…) La démocratie chrétienne, par le seul fait qu’elle se dit chrétienne, doit s’appuyer sur les principes de la foi divine comme sur sa propre base. (…) Pour elle, il ne doit y avoir rien de plus sacré que la justice ; il lui faut garder à l’abri de toute atteinte le droit de propriété et de possession, maintenir la distinction des classes qui, sans contredit, est le propre d’un État bien constitué ; enfin, il faut qu’elle accepte de donner à la communauté humaine une forme et un caractère en harmonie avec ceux qu’a établis le Dieu créateur. »

Et en précisant en quoi l’autorité de l’Etat doit être respecté, le pape enseigne le fondement de cette autorité : « respecter ceux qui, à un degré quelconque, ont l’autorité dans l’Etat, et leur obéir, quand ils commandent des choses justes, la loi naturelle et la loi chrétienne ». Et Jean-Paul II l’a aussi explicité dans Evangelium Vitae, « en réalité, la démocratie ne peut être élevée au rang d’un mythe, au point de devenir un substitut de la moralité ou d’être la panacée de l’immoralité. Fondamentalement, elle est un « système » et, comme tel, un instrument et non pas une fin. Son caractère « moral » n’est pas automatique, mais dépend de la conformité à la loi morale, à laquelle la démocratie doit être soumise comme tout comportement humain : il dépend donc de la moralité des fins poursuivies et des moyens utilisés[3]. » (n°70).

Le fondement de la démocratie chrétienne est donc d’abord à chercher dans la loi naturelle. Mais si cette loi naturelle est normalement indépendante de la foi, la foi peut aider à la trouver et à la préciser ; aujourd’hui, même, je dirai même que seule la foi est capable de la révéler. D’où la nécessité de l’évangélisation ! La notion de droit naturel existait déjà chez Aristote et Platon. Un des enjeux réside aujourd’hui dans la réconciliation, sur ce thème, entre foi chrétienne et « laïcité positive », sans que cette dernière soit radicale et développe un « laïcisme » dogmatique et absolutisé qui ne voit la réalité de la foi que dans le monde du sujet et du privé.

L’élaboration de la démocratie chrétienne a été lente, tout comme la doctrine sociale de l’Église. Et cette élaboration successive a été « compliquée » par le fait qu’il n’y ait pas eu un auteur, un penseur qui aurait établi de manière claire cette doctrine. Beaucoup sont intervenus dans son élaboration sans définir un système doctrinal complet. Et peut-être heureusement. La politique étant ce qu’elle, diriger la vie de la cité signifie s’occuper d’hommes et de femmes, qui ont une histoire, leurs richesses et leurs pauvretés, leurs blessures aussi. Cela nécessite donc discernement, jugement, droiture de cœur, amour et vérité (comme dit le psaume) et donc, ne peut se prévaloir d’une doctrine qui aurait tout prévu à l’avance. Cela complique les choses. Si cette caractéristique peut apporter un certain flou, elle évite en même temps tout dogmatisme ou sectarisme, et elle permet l’ouverture plus que nécessaire aux inévitables évolutions.

Plusieurs sources sont à repérer et nécessitent une réelle formation. Se vouloir « démocrate-chrétien », ou « chrétien-démocrate » devrait-on dire plutôt, impose à celui qui le désire d’être convenablement formé sur un certain nombre de sujets.

5 – L’Union européenne est très discutée aujourd’hui comme en témoignent les dernières élections européennes. Robert Schuman se reconnaitrait-il dans cette Europe ?

Là n’est pas la question. Un projet comme celui de l’Europe se doit d’évoluer. Schuman avait-il tout prévu ? Je ne le crois pas évidemment. Mais forcé de constater que l’Union Européenne, aujourd’hui, n’a plus de projet. Depuis Robert Schuman, il n’y a plus de projet européen porteur. On ne sait plus pourquoi l’Europe se construit, et plus aucun politique ne nous l’explique. La classe politique est constamment en train de jouer la carte européenne pour s’affranchir des réflexions de fond. Prenez l’exemple de la règle des 3 % de déficit : tout le monde l’accuse, mais personne ne s’interroge sur l’origine de nos déficits et sur les solutions à adopter. Bruxelles ne sert que d’excuse aux politiques nationales, et inversement, quand on ne veut pas qu’elle soit le pompier de service nous « sauvant » de nos erreurs et de nos manques d’audace quant aux réformes inévitables que nous devons faire. On ne peut pas continuer ainsi.

On s’interroge sur l’UE et son projet … mais quid de la France ? On s’interroge aujourd’hui pour savoir si l’Europe a encore un projet, mais y a-t-il encore un projet en France ? Les politiques publiques d’un pays ou de l’UE ne sont pas simplement là pour assouvir les desiderata des uns et des autres au niveau individuel et individualiste. Elles doivent avant tout être le fruit d’un projet porteur au service du bien commun. En France, comme en Europe, malheureusement, je n’en vois plus aucun, si ce n’est de fournir des garanties individuelles à toutes les revendications, quelles qu’elles soient ! Tant que nos politiques s’obstineront dans des positions clientélistes, nous n’aurons pas de projet national ni commun. L’esprit initial de Robert Schuman était animé par une volonté de paix et de solidarité réelle et effective : « de partage et de solidarité de fait » (déclaration du 9 mai). Or, aujourd’hui, quelle volonté nos concitoyens ont-ils de partager avec leurs voisins ? Je pense qu’il n’y en a plus aucune, car nous n’avons plus de volonté politique. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la France et les Alliés ont placé la production de charbon et d’acier de l’Allemagne sous embargo. Plutôt que l’humiliation de son voisin, Robert Schuman a préféré tendre la main pour que la France et l’Allemagne produisent ensemble. Est-ce que cet esprit-là est toujours d’actualité ? On peut légitimement s’interroger.

[1] Le pape Jean-Paul II, dans Centesimus Annus (lettre encyclique pour le centenaire de Rerum novarum), le dit clairement : « L’Eglise apprécie le système démocratique, comme système qui assure la participation des citoyens aux choix politiques et garantit aux gouvernés la possibilité de choisir et de contrôler leurs gouvernants, ou de les remplacer de manière pacifique lorsque cela s’avère opportun. Cependant, l’Eglise ne peut approuver la constitution de groupes dirigeants restreints qui usurpent le pouvoir de l’Etat au profit de leurs intérêts particuliers ou à des fins idéologiques. Une démocratie authentique n’est possible que dans un Etat de droit et sur la base d’une conception correcte de la personne humaine. »

[2] cf. R. REMOND, « De la Doctrine sociale de l’Eglise à l’autonomie culturelle », , in PORTELLI H. et JANSEN T. (dir.), La démocratie chrétienne, force internationale, coll. « Recherches de Politique comparée », Paris, Institut de Politique Internationale et Européenne, 1986, pp.123-124.

[3] Jean-Paul II continue : « Si l’on observe aujourd’hui un consensus presque universel sur la valeur de la démocratie, il faut considérer cela comme un « signe des temps » positif, ainsi que le Magistère de l’Église l’a plusieurs fois souligné. Mais la valeur de la démocratie se maintient ou disparaît en fonction des valeurs qu’elle incarne et promeut. »

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