« Les yeux fixés sur Jésus-Christ, entrons dans le combat de Dieu »
4 mars, 2014   //   Par :   //   eglise, droit canonique   //   1 commentaire   //   7195 Vues

C’est par cette antienne que l’Église commencera chaque matin sa prière de louange pendant tout ce carême qui s’ouvre à nous. Et cette antienne marque bien l’essence même de ce beau temps liturgique : nous entrons dans le combat de Dieu !

À première vue, le carême pourrait ressembler à une cure d’amaigrissement avant l’été qui approche ; à première vue aussi, il pourrait ressembler à un effort supplémentaire de solidarité ; à première vue enfin, il pourrait ressembler à un temps où l’on va essayer de mieux faire ce que nous n’arrivons pas à faire d’habitude. Appelez cela la conversion, si vous voulez … Mais ces trois approches, dans ce qu’elles ont de juste et de moins juste, ont un point commun : le risque de nous faire vivre un carême égocentrique : mes efforts, ma solidarité, ma conversion. Or – et les lectures liturgiques nous le montreront bien au fil des jours -, le carême est d’abord le combat de Dieu !

Et en effet, le premier à souffrir du péché de l’homme, c’est Dieu. Le premier à vouloir le combattre en nous, c’est Dieu. C’est pourquoi il est beau de commencer ce carême avec les tentations du Christ au désert, lors du 1er dimanche. C’est lui que nous allons accompagner dans ses prédications ; c’est lui encore que nous allons suivre pas à pas dans ces appels à la conversion ; c’est lui aussi que nous allons contempler dans ses grands miracles ; c’est lui enfin que nous accompagnerons à et sur la Croix. Bref, c’est sur lui d’abord que nous fixons notre regard : car celui qui combattra, c’est le Christ. Celui qui gagnera ce combat, c’est aussi le Christ. Et c’est pourquoi nous pouvons aborder ce Carême en toute confiance : Jésus a déjà vaincu !

Les lectures du carême nous inviteront donc à changer nos regards, à les orienter différemment … Prenons quelques exemples : Abraham, que nous rencontrerons durant ces jours, fut invité à regarder différemment lui aussi. En effet, il commençait à être âgé, et se demandait bien ce que lui réservait l’avenir. Il n’a pas hésité à exprimer au Seigneur son mal-être, sa souffrance, ses difficultés ; à crier vers lui ! Et là, le Seigneur détourne le regard d’Abraham : « regarde vers le Ciel » (Gn 15, 5). Et pourquoi lui fait-il changer de regard ? Parce qu’Abraham, à ce moment-là, ne regarde plus vers la promesse du Seigneur. Il sent le poids des âges et de la fatigue qui lui font courber la tête. La Terre Promise n’est plus en vue … « Je suis le Seigneur qui t’ai fait sortir (…) pour te mettre en possession de ce pays. » Abraham est resitué dans sa vocation et dans la promesse divine. Relevé, il conclut une alliance avec le Seigneur : il est remis debout, en route.

Dans les évangiles, là aussi, le Christ n’arrête pas de nous inviter à ce changement de regard. Au cœur de notre carême, resplendira l’évangile de la Transfiguration. Tout naturellement, les apôtres sont orientés vers le ciel, sont invités à le regarder, au cœur de cette Transfiguration. Cela va même plus loin : ils sont invités à voir Jésus autrement, tel qu’il ne l’avait jamais vu. Cette théophanie visera à nous révéler, encore et toujours, la nature divine du Christ : « celui-ci est mon fils, celui que j’ai choisi, écoutez-le. »

Mais Pierre se trompera pourtant et ne saisira pas encore tout l’enjeu de ce qui se jouera ici, comme chacun d’entre nous. Il souhaiterait rester sur le Thabor avec le Christ, Moïse et Elie. Qui pourrait lui en vouloir ? Il sait bien tout ce qui les attend en bas de la montagne : les tensions, les incompréhensions, la montée vers le Calvaire. Il y a déjà eu des persécutions contre leur groupe : elles se poursuivront. Jésus a déjà été menacé de mort auparavant dans l’évangile. Dans l’évangile de Luc (comme dans les autres évangiles de la transfiguration), l’annonce de la Passion de Jésus ne se fait pas seulement après la Transfiguration, mais aussi avant. Dans Matthieu, Marc et Luc, il y eut une première annonce de la Passion, d’ailleurs refusée à ce moment-là par Pierre ; vient ensuite la Transfiguration, puis une deuxième annonce de la Passion. Pierre a bien raison de vouloir rester là haut ! Ils sont seuls avec Jésus et profitent ainsi de sa présence et la vision céleste de laquelle ils sont gratifiés est rassurante : Jésus ne peut être vaincu : il est Fils de Dieu. Mais très vite, la joie et la paix laissent place à la frayeur : la nuée les couvre. Signe de la présence de Dieu dans l’Ancien Testament, la nuée fait éprouver la crainte de Dieu. Le Père montre Jésus comme son Fils choisi. Jésus ne veut pas arrêter les disciples à cette vision de gloire du mont Thabor. La gloire de Jésus est la gloire de la Croix, parce qu’elle est la gloire du salut. Et c’est bien de ce choix-là dont parle le Père ici dans cette parole.

Le carême nous demande de fixer notre regard sur Jésus. Les lectures nous inviteront à orienter notre regard, à le convertir. Mais pourquoi me direz-vous ? Serait-ce notre principal effort de Carême ? Je le crois ! Un ami prêtre me demandait un jour si je savais qu’elle était la plus grave maladie de l’homme aujourd’hui. Interloqué, et prévoyant que la réponse n’était pas celle que j’allais lui donner, il me répondit : « le cancer … du nombril » ! Et il ajouta ce petit mot : si le Bon Dieu nous avait mis le nombril sur le front, on aurait été obligé de regarder celui des autres, et non pas le sien !

Bien souvent, nous sommes autocentrés ou nombrilistes. Si le premier des commandements nous invite à ne pas être idolâtre, c’est parce que la tentation de l’auto-idolâtrie est présente au cœur de l’homme. Que ce soit dans l’aumône, la prière ou le jeûne, les trois piliers inséparables du Carême, c’est un décentrement de soi que nous sommes invités à faire. Or, on peut les vivre de manière nombriliste en recherchant son propre bien-être, en se recherchant soi-même, à travers sa propre conversion !

Dans la prière, et particulièrement l’adoration, le Christ se donne à notre contemplation : nos sens, notre intelligence, et bien plus notre cœur, sont obligés de se décentrer. Le Christ, pauvre et humble dans l’hostie, ne se donne à voir qu’à des croyants, qu’à des cœurs tournés vers Lui. L’adoration est justement, comme le souligne le Catéchisme de l’Église:

le fait de « le reconnaître comme Dieu, comme le Créateur et le Sauveur, le Seigneur et le Maître de tout ce qui existe, l’Amour infini et miséricordieux. « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et c’est à lui seul que tu rendras un culte » (Lc 4,8) dit Jésus, citant le Deutéronome (Dt 6,13). « Adorer Dieu, c’est, dans le respect et la soumission absolue reconnaître le « néant de la créature » qui n’est que par Dieu. Adorer Dieu, c’est comme Marie, dans le Magnificat, le louer, l’exalter et s’humilier soi-même, en confessant avec gratitude qu’Il a fait de grandes choses et que saint est son nom (cf. Lc 1,46-49). L’adoration du Dieu unique libère l’homme du repliement sur soi-même, de l’esclavage du péché et de l’idolâtrie du monde. » (CEC, 2096-2097).

Dans l’aumône, évidemment, notre regard se désoriente de nous pour porter notre attention aux plus pauvres. C’est une chose peut-être évidente, mais pas forcément. Donner de son argent ne décentre pas forcément l’homme de lui-même, car le risque de l’orgueil, de se croire puissant en ayant la possibilité de donner ! Cela peut se cacher dans notre intention. C’est bien pourquoi le Christ nous invite à le voir présent en chaque pauvre. Si le Christ est là, comme présent dans le sacrement du frère, alors mon cœur entre dans ce même mouvement d’amour gratuit et de don de soi, tout d’abord. Ce qui n’empêche pas, bien au contraire, le don matériel, le partage.

Dans le jeûne enfin, l’homme ne regarde plus seulement vers ses propres besoins, mais s’associe, par ce petit sacrifice, au sacrifice d’un Autre, le Christ lui-même. Le plus grand exemple de jeûne que nous ayons n’est pas le jeûne de Jésus pendant 40 jours au désert. Mais il est ce don de lui-même et de son corps ; don qu’il fait sur la croix : le sacrifice de sa vie. C’est dans cet esprit d’abandon, de sacrifice et de don de soi, que l’Eglise nous invite à jeûner (c’est bien pour cela que nous jeûnons le vendredi). Associer notre sacrifice, aussi petit soit-il, à celui du Christ mort pour moi, pour toi, sur la croix, c’est s’associer à l’acte de salut du Christ. C’est offrir pour le monde, s’offrant soi-même, et participer à la Rédemption du monde. Bref, c’est vivre son baptême, c’est vivre cette consécration sacerdotale dont nous avons été marqués par l’eau et le St Chrême. Ce n’est que vers cela que doit s’orienter notre regard en ce Carême : le don de Jésus pour moi.

Être orienté vers le Ciel, c’est comprendre que Jésus peut revenir d’un instant à l’autre. Entendons-nous Jésus nous dire : « et si je revenais ce soir, serais-tu prêt ? ». Orienter notre regard, c’est ne plus vivre en ennemi de la croix de Jésus, mais c’est accepter ma pauvreté ; accepter le besoin d’être sauvé. C’est accepter que notre Dieu ne soit plus notre nombril, notre ventre, comme le dit saint Paul ; c’est accepter de ne plus tendre vers les choses de la terre : le matérialisme, le consumérisme, le confort excessif, et que sais-je encore. Faisons de notre carême un moment de décentrement de nous-même. Ainsi, nous serons ce que nous sommes déjà : « des citoyens des cieux ».

P. Cédric Burgun +

1 commentaire pour “« Les yeux fixés sur Jésus-Christ, entrons dans le combat de Dieu »”
  • Numéro 712
    4 mars 2014 -

    Mon père,
    Merci pour ce très beau texte. Je trouve aussi que la cérémonie des cendres nous invite à tourner notre regard vers le Sauveur.
    Seuls, nous sommes condamnés à la corruption de notre corps, de notre vie. Nous sommes condamnés à retomber en poussière. Pour nous en sortir nous devons orienter notre regard vers la Croix et vers le Ressuscité. C’est ainsi que l’espérance prend le dessus, lorsque nous sommes « attirés » par le Christ.