Vers Pâques : qu’attendrons-nous ?
27 mars, 2015   //   Par :   //   a chaud, eglise, droit canonique   //   3 commentaires   //   3444 Vues

Nous cheminons vers Pâques ; mais cela nous mettra face à une scène bien étrange. Nous pourrions nous attendre à ce que la Résurrection de Jésus soit manifestée avec la plus grande gloire ! Que sa victoire soit éclatante aux yeux du monde … dans l’évangile de Jean, il n’en sera rien, et pour cause. L’évangile de Jean est, au fond, un évangile assez sobre, contrairement à l’image que nous en avons souvent. Chez Matthieu, par exemple, la mort de Jésus s’accompagne d’un tremblement de terre ; tout comme la résurrection s’accompagne de signes apocalyptiques, de l’apparition d’un ange, d’une grande lumière. La mort et la Résurrection font beaucoup de « bruit » chez saint Matthieu.

Au dimanche de Pâques, dans l’évangile de Jean, rien. Faisons bien attention au Vendredi Saint, où nous lirons aussi la Passion selon saint Jean : un simple « j’ai soif », « tout est achevé », « il rendit l’esprit ». Tout est dit, tout est montré, tout est signifié. Jésus a donné sa vie pour nous. Et pour cause, nous le savons, l’amour vrai, l’amour sincère est celui qui se donne discrètement, sans bruit et sans éclat. Souvenons-nous, là aussi, du premier évangile que nous avons entendu pour ouvrir notre Carême : « quand tu fais l’aumône, que ta main droite ignore ce que donne ta main gauche » (Mt 6, 3). Jésus, lui qui nous fait la véritable aumône, celle de la vie éternelle, le fera dans l’ignorance mondaine la plus totale : seul son Père voit ce qu’il a fait dans le secret de la Croix. Pour sa résurrection, idem : sans bruit, sans éclat, dans l’évangile de Jean : nous n’aurons aucun détail en ce jour. Une simple pierre roulée, et un linceul posé là ; Jean « vit et il crut ». Dieu « repart », si vous me permettez cette expression, comme il est venu : Noël et Pâques, au fond, sont faits du même bois, celui de la Croix. Dieu, en son humilité, a la victoire modeste.

Mais au fond, n’y aura-t-il vraiment rien dans cet évangile de Pâques ?

Nous sommes au premier jour de la semaine. Pour Jean, le premier jour est toujours celui d’une création nouvelle. À la manière du livre de la Genèse, au premier jour, Dieu séparera le jour de la nuit (« que la lumière soit », nous dit la Genèse) ; de même, Jean ajoutera ce petit détail à son évangile : « il fait encore sombre ». Dans son prologue, il nous disait déjà que « la lumière a brillé et les ténèbres ne l’ont pas arrêté ». À Pâques, ce sera fait : certes, il fera encore sombre, sans doute encore comme dans chacune de nos vies, de nos histoires, mais grâce à cette toute petite indication, nous comprendrons cette aurore, cette aurore nouvelle, se lève bien.

Jésus, dans sa passion, a accepté la nuit : nuit de la souffrance, nuit de la peur, nuit de l’angoisse, nuit de la solitude aussi. Toute la Passion se passe de nuit, dans l’évangile de Jean, tout comme la trahison : « il sortit, il faisait nuit » (Jn 13, 30). Dans sa résurrection, au premier jour, comme au premier jour de la Genèse, Dieu fait apparaître la lumière, au milieu des ténèbres.

Marie-Madeleine vient au tombeau et elle voit : la pierre a été enlevée. Marie-Madeleine s’arrête d’abord aux apparences : dans un premier temps, elle n’ira pas plus loin, comme nous bien souvent, et réagira avec une logique toute humaine : « on a enlevé le Seigneur de son tombeau » (Jn 20, 2). Parole à la fois prophétique (effectivement le Seigneur a bien été enlevé de son tombeau), et parole inachevée qui n’est pas encore entrée dans l’espérance de la foi. Pierre fera la même chose. Il voit, mais ne croit pas ; pas encore. Il verra pourtant le linceul resté là, sans vie et sans corps. Jean voit et il croit. Sans bruit, sans gloire ; la foi, si elle est une victoire, n’est jamais triomphante.

« Les disciples n’avaient pas encore vu que, d’après l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts » (Jn 20, 9)

La liturgie pascale se finira sur une note quelque peu négative : « les disciples n’avaient pas encore vu que, d’après l’Ecriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts » (Jn 20, 9).

In fine, le jour de Pâques, rien ne sera dit ; rien n’est fait ! Les disciples ne croient pas encore ; Marie-Madeleine n’a pas encore rencontré Jésus Ressuscité ; il n’y aura que la pierre roulée, et cette petite indication johannique : « il faisait encore sombre ». Bref, circulez, il n’y a rien à voir … Vraiment ?

Que serons-nous appelés à vivre, à présent ? Le carême et la semaine sainte sont là pour nous faire entrer dans le combat de Dieu : c’était le sien ; et durant tout carême, la liturgie des Laudes nous le rappelait chaque matin : « les yeux fixés sur Jésus, entrons dans le combat de Dieu ». Nous avons essayé d’accompagner Jésus : avant d’être un temps où l’on a fait des efforts, des étapes de conversion, c’était bel et bien son combat, et sa passion ; et ce sera sa victoire ! Mais notre « carême » commencera en fait ce jour de Pâques : non pas qu’il faille ressortir les pénitences, la confesse, les privations … mais le temps pascal sera notre « combat », notre marche plutôt, celle de la foi ! Tout commence pour nous aujourd’hui.

« Il faisait encore sombre ». Nous serons comme les disciples, au matin de Pâques : nous n’aurons pas « encore vu que, d’après l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts » (Jn 20, 9). Nos vies ne seront pas encore pleinement ajustées à ce que Dieu veut nous donner ; et si nous nous ressemblons, nos efforts de carême ont dû vous en donner une preuve supplémentaire par leur imperfection : qu’importe ! Même après un temps de carême, nous ne sommes pas encore pleinement convertis … nous ne sommes encore que des pauvres types. Et alors ? Oui, il fait encore un peu sombre dans nos vies ; oui, l’aurore de la résurrection ne s’est pas encore pleinement levée, révélée, sur nos existences … mais la lumière commence à briller ! De la même manière qu’il fait encore sombre dans l’évangile, dans nos vies aussi ! Mais cela n’empêche pas Jésus d’être victorieux et de nous ouvrir à la vie.

Il va bien nous falloir tout le temps pascal, toute la pédagogie de Dieu, marcher d’apparition en apparition dans les évangiles, pour que nos yeux s’ouvrent. Laissons-nous, cette année encore, surprendre par la Résurrection. Elle n’est pas naturelle, elle n’est pas « normale » (de cette normalité trop humaine avec laquelle nous regardons trop souvent toute chose). Nous n’avons pas encore totalement compris la Résurrection ; nous n’avons pas encore totalement vu en quoi « d’après l’Ecriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts ».

C’est bien pour cela que nous lirons cet évangile de Jean en ce dimanche matin de Pâques. Rien ne fait plus sursauter le jour de Pâques que d’entendre un certain nombre de chrétiens dire : « ça y est, c’est fini ! » Mais mon petit bonhomme, tout commence pour toi, nous dit Jésus ! Regardons les disciples : ils seront encore enfermés au cénacle, trouillards, avant de partir en mission !

Marcher dans la joie et dans la foi

Avec le Christ ressuscité, nous serons tous appelés à « un nouvel art de vivre », comme aimait à le dire le cardinal Lustiger. Ce « n’ayez pas peur », qui résonnera à nos oreilles lors de la Vigile pascale, ne signifie pas seulement : « cessez d’être effrayés » ; cela signifie aussi « ne soyez plus soumis aux peurs qu’éprouvent tous ceux qui ne connaissent pas Dieu ». À tous ceux qui veulent vivre de leur baptême, en enfant de Dieu, la peur sera maintenant étrangère, car le Christ nous a acquis la paix ; et personne ne pourra nous la ravir.

Alors que la victoire est certaine, que la Résurrection sera là, ce « combat » de la foi ne sera pas terminé. Le Christ nous a ouvrira un passage ; il nous reste à présent à faire notre propre Pâques : la nôtre ! Il nous faut choisir résolument la Résurrection ; il nous faudra décider d’entrer, à nouveau, dans la Vie, dans la joie, dans la paix. Nous débuterons ainsi un nouveau carême, un nouveau chemin : nous marcherons vers la Pentecôte. Tout le temps pascal va désormais être tourné vers cette fête : 50 jours de marche ; mais non plus une marche dans le désert, mais une marche dans la joie de la Résurrection, dans la foi de la Résurrection, pour entrer dans cette confiance : « d’après l’Ecriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts ». Le temps pascal sera donc le temps de notre propre combat : il va nous falloir choisir la Résurrection avec Jésus ! C’est aussi cela le baptême : repartir de l’Écriture, de la parole de Dieu, pour entrer dans cette foi de la Résurrection. Alors seulement nous pourrons être à l’image de Jean : « il vit et il crut ».

C’est maintenant qu’il nous faut mettre en pratique tous ces efforts auxquels nous nous sommes essayés en carême. Ne nous arrêtons pas en si bon chemin ! Honnêtement, cela serait très facile si la résurrection n’était qu’un rêve qu’on fait quand tout va mal et qui se réaliserait enfin. Mais les chrétiens ne sont pas des hommes du rêve, mais des hommes de l’incarnation, du vrai, du réel. Jésus, après sa résurrection, appelle ses disciples à retourner en Galilée, c’est-à-dire dans leurs lieux quotidiens. Les disciples, nous-mêmes !, vont donc continuer ; ils vont tout recommencer ! Recommencer à prêcher, recommencer à guérir les malades, recommencer à marcher sur les chemins des hommes, recommencer à évangéliser. Mais plus rien ne sera comme avant : ce sera sans Jésus physiquement ; mais avec Jésus ressuscité ! Désormais, ce sont eux qui sont appelés à vivre de la grâce de la résurrection, ils sont appelés à manifester aux yeux du monde ce qu’est un fils de Dieu, un baptisé.

Père Cédric Burgun

PS : avec ce petit billet, je relance quelque peu mon blog laissé en friche pendant 4 mois, thèse oblige …

3 commentaires pour “Vers Pâques : qu’attendrons-nous ?”
  • Sr Jeanne Hermine COLY
    28 mars 2015 -

    Père, je viens de vous lire et reste fortement et agréablement instruite par vos réflexions sur les fêtes à venir. La phrase qui a surtout attiré mon attention et qui illustre l’idée du silence fécond du tombeau est celle-ci: l’amour vrai, l’amour sincère est celui qui se donne, sans bruit et sans éclat. En effet, nous faisons pas toujours attention au silence tombeau qui invite à la méditation et à la contemplation du don du salut. nous sommes pris dans l’euphorie de la fête, avec son cortège de chants et danses, et tout ce qui s’en suit. Merci de nous ramener à l’essentiel. Sr Jeanne, depuis le Sénégal

  • frederic
    28 mars 2015 -

    Bonjour à vous,

    De site en site je suis tombé sur le votre.
    Qu’il n’est pas simple à l’homme de faire ses humanités.Heureusement que l’Esprit Saint œuvre dans nos esprits de pêcheur. Fasse qu’il nous renforce toujours plus dans « l’Entendement » de toutes choses, car la Vie ça-Créée, justement nous donne à voir pour dans une durée « autre », nous puissions Être.
    Pour l’instant (dans notre temps commun à tous), nous barbotons dans le « faire » de toutes choses. ce n’est pas l’enfer mais plutôt le purgatoire des pêcheurs, ou le choix est possible. soit en direction du « Dire » (Part à « Dit ») soit vers le « Faire » de « l’Enfer-me-ment ».
    Dieu seul le sait!

    Biens à vous

    (remarque: il est difficile de lire le texte du commentaire, c’est gris blanc sur fond blanc)

  • Marie Thérèse
    30 mars 2015 -

    Pourquoi « la foi, si elle est une victoire, n’est jamais triomphante » ?
    Jésus n’a t-il pas triomphé de la mort ?